La perspective de l’agent et de l’algorithmie au centre du travail de Sofian Audry

Sofian Audry est un jeune artiste montréalais, membre et président du centre d’artistes Perte de Signal qui fêtera ses 15 ans à l’automne. Informaticien de formation, il participe à révéler le potentiel artistique des algorithmes. En s’éloignant du monde exclusif et parfois hermétique de la programmation, il a su créer des passerelles entre son champ de compétence et le monde de l’art. Si son « déclic artistique » a été plutôt tardif, son orientation a été confirmée par de nombreuses productions. Plus récemment, c’est son œuvre VESSELS qui a retenu mon attention.

Comment ce changement d’orientation est- il intervenu? Quels ont été les enjeux du passage du monde informatique au monde artistique? Tels sont les éléments que j’ai souhaité éclaircir lors de notre rencontre. Outre les difficultés qu’il a pu rencontrer, il m’a patiemment expliqué la spécificité de ses recherches et de ses projets futurs.

« En 2003, après ma maîtrise en informatique, je m’orientais vers la recherche pure. Mais des questions, parfois philosophiques, se sont imposées à moi et ont remis en cause mon choix d’hyper spécialisation en informatique. C’est en 2004 que j’ai rencontré des personnes clefs, et que j’ai réalisé ma première œuvre interactive basée sur un système de reconnaissance de visages. Le public a été très réceptif et j’ai été extrêmement motivé de voir comment il s’était approprié mon œuvre. J’ai alors compris que la recherche artistique me conviendrait beaucoup plus.

Une fois la décision prise, la difficulté majeure a été de briser ma façon de penser ainsi que mes habitudes de travail. J’ai cru un moment et par erreur que je pouvais faire de l’art en faisant de “l’utilisation”, répondre par la technique aux problèmes qui se posaient. Mais j’ai finalement fait un switch ; j’ai laissé tomber certaines techniques très avancées (comme l’apprentissage machine par exemple), car elles bloquaient ma pensée artistique, et j’ai décidé de commencer par séparer les deux positions: celle de l’artiste, du créateur; de celle du technicien. Cette séparation transitoire m’a permis d’avancer dans mon travail sans que la technique vienne parasiter de quelconque manière ma démarche artistique. Aujourd’hui j’ai surmonté cette distinction, elle n’est plus utile. L’artiste et le technicien sont une seule et même personne ».

L’habitude de l’expérimentation, héritage de sa formation, est palpable dans le travail de cet artiste. C’est une œuvre diversifiée qu’il nous propose, passant de l’installation muséale (FLAG, TRACE),  au web art (VÉVÉ) et plus récemment à l’intervention électronique en ville et en pleine nature (ACCROCHAGES, ABSENCES).

Cette diversification artistique ne rime pas avec dispersion ; à travers une recherche permanente et pointue, on retrouve en filigrane une réflexion sur ce qu’il appelle « la perspective de l’agent » et l’algorithme en tant que matériau. Ces deux éléments animent jour après jour son travail, et il l’explique avec précision :

« J’aurais peur de ne pas utiliser les bons mots pour qualifier mon œuvre. Mais je crois pouvoir dire que la « perspective de l’agent »; qui sous-entend que l’œuvre est une entité; qu’elle a une vie, qu’elle peut rentrer en relation avec le public ; guide l’ensemble de mon travail. Pour rendre cela possible, il est essentiel de se pencher sur la vie artificielle, sur l’art robotique; sur l’esthétique des comportements; et l’informatique nous permet d’explorer ces processus. Les logiques informatiques sont en réalité très proches des logiques humaines, il existent de nombreuses relations qui annulent l’opposition popularisée de ‘humain VS technologie’. Tout est relié dans un écosystème, un ensemble de machines hybrides – biologiques, informatiques, humaines, mécaniques, etc.- interconnectées, c’est tout ce panorama que j’essaye d’explorer.

Si je devais identifier un autre lien ce serait mon médium: l’algorithme, base de la programmation. Le rendu artistique est certes diversifié, mais la base commune à toutes ces œuvres c’est l’utilisation de l’algorithme. J’ai naturellement commencé par le Web Art; car c’était le domaine le plus simple à exploiter en tant qu’informaticien. »

Après ABSENCE, interventions électroniques environnementales, l’œuvre VESSELS retient aujourd’hui toute l’attention du public. Débuté en 2010 à Halifax, ce projet collectif regroupe différents créateurs (Samuel St-Aubin, Adam Kelly et Stephen Kelly) autour des enjeux de la robotique et de l’art environnemental.

« Tout d’abord, l’espace de l’œuvre VESSELS était important. Le plan d’eau, parce qu’il est artificiel en ville, est d’une certaine manière paradoxal. Il représente en quelque sorte l’illusion de la nature au cœur de la ville. La ville moderne ne souffre pas tant d’une absence de nature que d’une incapacité à voir, à identifier les liens permanents entre espace urbain et naturel. Grosso modo, malgré l’idée généralement propagée, en ville la nature est bien plus «partout » que « nulle part ».

Cette œuvre témoigne de cette réalité, il s’agit d’amener le spectateur à voir des choses qu’il ne voit pas et à se poser des questions. VESSELS, ce sont des entités robotiques qui intègrent des senseurs qui mesurent différentes caractéristiques de l’environnement local (PH, luminosité, humidité, etc.). Chaque robot réagit, répond à ses senseurs et envoie des informations aux autres entités qui vont elles aussi être influencées dans leur comportement par les informations reçues. De ces réactions en chaîne émergent ainsi des comportements de groupe qui témoignent des conditions ambiantes. In fine, il s’agit pour le spectateur de s’interroger sur les comportements des robots et sur l’influence de l’environnement sur leur comportement à eux. En d’autres termes, ces entités robotiques qui interagissent font office pour le spectateur de micro laboratoire, lui permettant de se questionner sur son propre environnement local. »

« Aujourd’hui je réfléchis toujours à améliorer ces entités robotiques afin de faire en sorte que leurs comportements deviennent de plus en plus inattendus, ou de moins en moins scriptés par un « time-line ». On travaille actuellement sur de nouveaux algorithmes afin de tester les comportements des robots en groupe en s’inspirant des algorithmes génétiques. Dans ce contexte, le comportement de chaque robot est déterminé en partie par un « code génétique ». Chaque robot possède sa propre séquence. En imaginant des échanges algorithmiques tels que des mutations et des croisements qui viennent altérer les séquences, on obtiendrait des comportements inattendus qui voyageraient d’un robot à l’autre, de manière virale, de sorte que des individus qui se regrouperaient se mettraient à manifester des comportements similaires. Ça permettrait de révéler les paradoxes des comportements individuels face au groupe. Ainsi on travaille toujours sur la dichotomie individu/groupe.

Une des étapes qui pourrait suivre l’état actuel de VESSELS serait d’utiliser des algorithmes d’apprentissage machine tels que l’apprentissage par renforcement (que j’ai utilisé dernièrement pour le projet n-Polytopes de Chris Salter) et les réseaux de neurones artificiels, afin d’insérer de la déduction dans le comportement robotique. Je pense à utiliser ça pour certains blocs algorithmiques, par exemple, pour la navigation, là où il y a plusieurs variables à considérer (énergie restante dans la batterie, présence d’autres robots, obstacles, force du vent, etc). Au lieu d’avoir un ensemble de règles logiques pour décider, les robots pourraient apprendre par essais-erreurs, en leur donnant du feedback au moyen de punitions et de récompenses. »

n-Polytopes, en collaboration avec Chris Salter

Les nouveautés dans les arts médiatiques sont très souvent corrélées à l’évolution des techniques et des procédés. Pour autant, tout artiste, même numérique, fait le choix ou non d’ intégrer les innovations technologiques dans ses œuvres. Le tout dépend des possibilités qu’offre chaque technologie, ainsi que du rendu souhaité.

«  Je n’utilise pas toutes les avancées produites depuis la fin de mes recherches en science. Au niveau technologique, Arduino me donne de vraies possibilités, avec une vraie disponibilité de plate forme HardWare. L’Arduino de base est équivalent plus ou moins à des ordinateurs du début des années 1990. On peut programmer en C++, un langage de programmation orienté-objet de haut niveau. Mais le plus important, et son avantage par rapport aux technologies plus récentes, c’est qu’il n’y a pas de déconnexion avec les phénomènes physiques (…) Le switch entre le digital et l’analogue est direct, c’est très poreux. Ce n’est pas le cas des ordinateurs d’aujourd’hui. De plus, je suis un fervent défenseur de l’open source. Depuis 20 ans, on observe un changement de paradigme, et la technologie permet cette ouverture. C’est un vrai partage qui se réalise, c’est incroyable, on peut considérer que 90% de tes problèmes sont déjà résolus sur la toile par au moins un des membres de la communauté. Cette entraide me permet de me concentrer sur de vrais problèmes artistiques. En fait on peut dire que cette richesse commune permet de pallier à la condition d’artiste, qui rime généralement avec des ressources limitées. »


Article rédigé pour The Creators Project.

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